Questions à Houria Bouteldja

(Les réponses sont dans impur n°2)

Une partie de votre travail repose sur la mise en évidence d'une constante colonialiste dans l'histoire de France. Sur ce point, votre combat est le mien. L'essence même de la France est coloniale : l'histoire de cette nation est avant tout celle d'une région, très symboliquement désignée comme l'Ile-de-France, ayant combattu toutes les régions plus ou moins frontalières afin de les annexer à sa grandeur supposée. Contrairement à tous les autres pays d'Europe, la France s'est construite contre ses provinces et non pas à partir d'elles, afin de bâtir un Etat centralisateur. « La France n'est pas une nation, c'est un état » vous diront tous les historiens sérieux. De plus, l'origine même de cet état laisse rêveur, puisque ce sont des ressortissants d'un peuple absolument étranger aux celtes résidant jusqu'alors en Gaule qui prirent le premier les rênes du pouvoir (à savoir, des Germains originaires des Flandres). La distinction ethnique entre le peuple composant ce pays et l'élite qui le dirige est un acte fondateur de son histoire. Si la France reste ce qu'elle est depuis deux mille ans, il est d'autant plus impossible d'avoir un président de la République française qui soit arabe ou noir, qu'il est impensable d'en avoir un qui possède un accent alsacien, basque ou marseillais. La même remarque vaut évidemment pour tous les secteurs dits représentatifs de la société. Etes-vous consciente, chère Houria Bouteldja , que se battre contre le colonialisme français revient tout simplement à vouloir détruire la France ?

 

Vous avez organisé (en compagnie d'autres associations que la vôtre 1 ) la Marche du 8 mai 2008 contre « la république raciste et coloniale ». A cette occasion, vous avez réalisé des affiches portant des slogans radicaux, tels que « Non à l'intégration par le jambon » ou encore « Célébrons la victoire du peuple vietnamien à Dien Bien Phû le 7 mai 54 ». J'aimerais m'arrêter sur ce dernier. Il me semble que votre gauche est celle de Jean Genet, qui aimait à déclarer que l'issue de cette bataille lui avait prodigué un des rares éclairs de bonheur de sa vie. Croyez-vous que votre combat doit rester sur le plan strictement social ou politique ? Ne pensez-vous pas qu'il soulève des problématiques qui peuvent relever de la plus brûlante des métaphysiques ?

 

Votre texte Les Habits neufs du doriotisme (2) montre avec justesse la composante racialiste d'une partie de la gauche française, et notamment du PS. Il ne faut jamais perdre de vue que l'expansionnisme colonialiste est un mouvement issu de la gauche bourgeoise, et que certains des mouvements français qui y étaient le plus violemment opposés ressortaient du nationalisme barrésien. Je pense que la même réflexion pourrait être portée sur le concept de l'immigration, qui n'est que le pendant (historique, économique et social) du colonialisme (terme inventé par Péguy en 1903). Le colonialisme a d'abord été promu culturellement par la gauche avant d'être économiquement adoubé par la droite, et l' immigrationnisme a connu l'histoire strictement symétrique. Lorsque j'entends le député PS Vincent Peillon souligner la nécessité de l'arrivée massive sur le sol français de centaines de milliers d'immigrés (Jacques Attali en souhaite, lui, des millions) afin de subvenir aux besoins de main-d'œuvre dans certains secteurs industriels ou hôteliers, j'entends résonner les discours de Jules Ferry appelant les colons à s'implanter massivement en Afrique pour aider ce continent à se développer. En somme, c'est toujours au service de la France que le nègre ou l'arabe doit travailler, jamais au service des siens dans son propre pays. Quelle est votre position très précise vis-à-vis de l'immigration ? N'est-ce pas, en tout premier lieu, une tragédie intime pour celui qui la subit, et le fait de vouloir disposer de milliers d'immigrés pour satisfaire à l'économie de son propre pays ne constitue-t-il pas le sommet de l'égoïsme de classe ? Pour résumer, l'immigration n'est-elle pas avant tout l'invention d'une certaine droite entrepreneuriale , l'arme de prédilection d'un certain patronat pour faire réviser les acquis sociaux à la baisse ?

 

Aujourd'hui, l'Algérie (ainsi qu'une large part de l'Afrique) fait face à un afflux massif d'immigrés chinois. Certaines déclarations du ministre de l'Intérieur Yazid Zerhouni tendent à montrer que l'Algérie n'a pas l'intention de subir d'immigration non contrôlée, c'est-à-dire d'obéir au bon vouloir du patronat qui ne rêve que de disposer de clandestins malléables à loisir : « Il est très pertinent et nécessaire pour nous de criminaliser l'immigration clandestine » (6 avril 2005). Quelle est votre position face à ce phénomène : êtes-vous partie prenante avec l'Algérie, ou avec les immigrés chinois ? Vous avez déclaré dans l'émission Ce soir ou jamais (21 juin 2007) qu'il fallait « dénationaliser l'histoire de France ». Faut-il également dénationaliser l'histoire de l'Algérie ? Plus fondamentalement, votre combat est-il purement circonstanciel (lutte contre les restes de la France coloniale, solidarité avec la résistance libanaise et palestinienne contre Israël,…), ou relève-t-il d'une éthique globale et « philosophique » d'anti-colonialisme (et donc d'anti- immigrationnisme ) au sens universel ?

 

Que cela soit sur le plan du colonialisme ou de l'immigration, vos positions n'ont rien à voir avec celles de la gauche bobo (qui s'étend du Nouvel Observateur à Charlie-Hebdo ), vous l'avez prouvé maintes fois. Il est difficile de ne pas rire d'effroi en observant les tenants de cette gauche ultra-bourgeoise (d'Arnaud Montebourg à Manuel Valls ) prendre parti pour des patrons de restaurants esclavagistes et délibérément voyous, qui choisissent d'embaucher des clandestins plutôt que des Français ou des immigrés afin d'augmenter notablement leur marge de bénéfices. Ne pensez-vous pas que vous êtes, au fond, bien plus proche d'Alain Soral que d'Olivier Besancenot  ?

 

Plus généralement, je pense que la pertinence de votre combat s'affirmera notablement si la gauche d'une part, et la France d'autre part, quittent la place trop souvent centrale qu'elles occupent dans vos discours. La gauche est une structure mentale résolument obsolète et typiquement française, qui verra toujours d'un très mauvais œil la Foi religieuse - qu'elle parvint à éradiquer de France après deux siècles de combat acharné - se réintroduire sous d'autres formes dans ce pays, portée par une nouvelle frange de la population qui ne compte apparemment pas se faire extirper son amour envers Dieu de manière aussi rapide et aisée que les autochtones. La véritable Révolution (3) ne s'opérera-t-elle pas dans ce pays, au moment précis où les Arabes et les Noirs de France comprendront enfin que la gauche est leur véritable ennemie ? Ce qui ne signifie évidemment pas qu'ils devraient rejoindre les rangs de la droite. Enfin, chère Houria Bouteldja , vous dont la franche beauté n'est jamais aussi rayonnante que lorsque vous terrassez un plateau entier de télévision par des éclats de colère subite, vous qui n'hésitez pas à citer le livre Beneath the Underdog de Charles Mingus pour vous défendre de la validité du terme «  souchien  » (4) , quel rôle assignez-vous à l'Islâm dans votre pensée et votre corps ? De quelle ardente mystique votre chair lumineuse est-elle porteuse ?

 

(1)•  « Les Indigènes de la République » (fondée en 2005)

(2)•  Oumma.com – Texte du 23 février 2006, co-écrit avec Omar Benderra

(3)•  La Révolution en 2010 ? Les vrais enjeux de 2007 , Descartes et Cie, 2007 (de Houria Bouteldja , Philippe Lemoine, Pierre Bellanger et Gabriel Auxemery )

(4)•  « Le plus indécent dans cette histoire, c'est que parmi les véritables " sous-chiens " (parce que traités comme tels) vivant dans ce pays, figurent précisément les noirs, les arabes, les musulmans et autres métèques. On se souvient que le (très grand) contrebassiste américain Charles Mingus, qui était métis noir-chinois et identifié comme noir, très mobilisé sur la question du combat anti-raciste, avait intitulé son autobiographie " Beneath the Underdog " : " en-dessous du sous-chien " ! » ( Petite leçon de français d'une sous-sous-chienne aux souchiens malentendants , 5 juillet 2007)