Questions à Houria Bouteldja

(Les questions sont en gras)

Une partie de votre travail repose sur la mise en évidence d'une constante colonialiste dans l'histoire de France. Sur ce point, votre combat est le mien. L'essence même de la France est coloniale : l'histoire de cette nation est avant tout celle d'une région, très symboliquement désignée comme l'Ile-de-France, ayant combattu toutes les régions plus ou moins frontalières afin de les annexer à sa grandeur supposée. Contrairement à tous les autres pays d'Europe, la France s'est construite contre ses provinces et non pas à partir d'elles, afin de bâtir un Etat centralisateur. « La France n'est pas une nation, c'est un état » vous diront tous les historiens sérieux. De plus, l'origine même de cet état laisse rêveur, puisque ce sont des ressortissants d'un peuple absolument étranger aux celtes résidant jusqu'alors en Gaule qui prirent le premier les rênes du pouvoir (à savoir, des Germains originaires des Flandres). La distinction ethnique entre le peuple composant ce pays et l'élite qui le dirige est un acte fondateur de son histoire. Si la France reste ce qu'elle est depuis deux mille ans, il est d'autant plus impossible d'avoir un président de la République française qui soit arabe ou noir, qu'il est impensable d'en avoir un qui possède un accent alsacien, basque ou marseillais. La même remarque vaut évidemment pour tous les secteurs dits représentatifs de la société. Etes-vous consciente, chère Houria Bouteldja , que se battre contre le colonialisme français revient tout simplement à vouloir détruire la France ?

Non, car la France n'est pas une essence, elle est le fruit de rapports de force historiques. Pour moi lutter contre le colonialisme français c'est lutter pour la recomposition de l'identité française, pour la remise en cause de son régime politique qu'est la République. C'est effectivement, reconsidérer de manière radicale la question du jacobinisme et du centralisme français. C'est de fait la reconnaissance de toutes les identités qui composent la francité : les basques, les bretons, les immigrations récentes : italiennes, polonaises mais également celles qui viennent des anciennes colonies et qui font la France d'aujourd'hui : les cultures africaines, caribéennes, musulmanes, arabo-berbères, asiatiques... Ce n'est pas le régime républicain qui est fondamentalement en cause mais les processus historiques qui font sa réalité et notamment son universalisme abstrait qui nie et broie les identités particulières mais également le colonialisme qui est consubstantiel de la 3ème république. Il faut donc la décoloniser.

Vous avez organisé (en compagnie d'autres associations que la vôtre 1 ) la Marche du 8 mai 2008 contre « la république raciste et coloniale ». A cette occasion, vous avez réalisé des affiches portant des slogans radicaux, tels que « Non à l'intégration par le jambon » ou encore « Célébrons la victoire du peuple vietnamien à Dien Bien Phû le 7 mai 54 ». J'aimerais m'arrêter sur ce dernier. Il me semble que votre gauche est celle de Jean Genet, qui aimait à déclarer que l'issue de cette bataille lui avait prodigué un des rares éclairs de bonheur de sa vie. Croyez-vous que votre combat doit rester sur le plan strictement social ou politique ? Ne pensez-vous pas qu'il soulève des problématiques qui peuvent relever de la plus brûlante des métaphysiques ?

D'abord nous ne nous sommes jamais revendiqués "de gauche". Nous nous situons sur un autre clivage : colonial/anticolonial. Notre constat c'est que le racisme et l'esprit colonial sont transversaux à la société et que les gens de gauche ne sont pas forcément nos amis. Ils nous ont même souvent prouvé le contraire. Pour autant, nous admirons énormément Jean Genet qui fait partie de notre panthéon. Quant à notre combat, est-ce qu'il est métaphysique ? certainement ! mais pour nous tout se résume dans le mot "politique" qui pour nous est englobant. Nous appréhendons le politique comme un tout, comme une action qui irrigue le social, le philosophique, le spirituel...

Votre texte Les Habits neufs du doriotisme (2) montre avec justesse la composante racialiste d'une partie de la gauche française, et notamment du PS. Il ne faut jamais perdre de vue que l'expansionnisme colonialiste est un mouvement issu de la gauche bourgeoise, et que certains des mouvements français qui y étaient le plus violemment opposés ressortaient du nationalisme barrésien. Je pense que la même réflexion pourrait être portée sur le concept de l'immigration, qui n'est que le pendant (historique, économique et social) du colonialisme (terme inventé par Péguy en 1903). Le colonialisme a d'abord été promu culturellement par la gauche avant d'être économiquement adoubé par la droite, et l' immigrationnisme a connu l'histoire strictement symétrique. Lorsque j'entends le député PS Vincent Peillon souligner la nécessité de l'arrivée massive sur le sol français de centaines de milliers d'immigrés (Jacques Attali en souhaite, lui, des millions) afin de subvenir aux besoins de main-d'œuvre dans certains secteurs industriels ou hôteliers, j'entends résonner les discours de Jules Ferry appelant les colons à s'implanter massivement en Afrique pour aider ce continent à se développer. En somme, c'est toujours au service de la France que le nègre ou l'arabe doit travailler, jamais au service des siens dans son propre pays. Quelle est votre position très précise vis-à-vis de l'immigration ? N'est-ce pas, en tout premier lieu, une tragédie intime pour celui qui la subit, et le fait de vouloir disposer de milliers d'immigrés pour satisfaire à l'économie de son propre pays ne constitue-t-il pas le sommet de l'égoïsme de classe ? Pour résumer, l'immigration n'est-elle pas avant tout l'invention d'une certaine droite entrepreneuriale , l'arme de prédilection d'un certain patronat pour faire réviser les acquis sociaux à la baisse ?

Un de nos slogans à la marche décoloniale du 8 mai 2008 était "si nous sommes ici c'est que vous étiez là-bas". Donc effectivement, nous abordons l'immigration comme un besoin structurel de l'économie française. C'est pourquoi, nous sommes sans complexe. Nous ne devons rien à personne, nous sommes au contraire des créditeurs. Nos pays d'origine ont été pillés tant au niveau de leur ressources énergétiques que de leur âme pendant la période coloniale, nos parents ont été exploités comme ouvriers en France et nos pays continuent d'être dominés économiquement et culturellement ce qui de toute façon rend impossible un éventuel retour. Nous n'avons donc aucune justification à donner sur notre présence mais au contraire beaucoup de questions à poser et des contentieux à régler.

Aujourd'hui, l'Algérie (ainsi qu'une large part de l'Afrique) fait face à un afflux massif d'immigrés chinois. Certaines déclarations du ministre de l'Intérieur Yazid Zerhouni tendent à montrer que l'Algérie n'a pas l'intention de subir d'immigration non contrôlée, c'est-à-dire d'obéir au bon vouloir du patronat qui ne rêve que de disposer de clandestins malléables à loisir : « Il est très pertinent et nécessaire pour nous de criminaliser l'immigration clandestine » (6 avril 2005). Quelle est votre position face à ce phénomène : êtes-vous partie prenante avec l'Algérie, ou avec les immigrés chinois ? Vous avez déclaré dans l'émission Ce soir ou jamais (21 juin 2007) qu'il fallait « dénationaliser l'histoire de France ». Faut-il également dénationaliser l'histoire de l'Algérie ? Plus fondamentalement, votre combat est-il purement circonstanciel (lutte contre les restes de la France coloniale, solidarité avec la résistance libanaise et palestinienne contre Israël,…), ou relève-t-il d'une éthique globale et « philosophique » d'anti-colonialisme (et donc d'anti- immigrationnisme ) au sens universel ?

Je ne suis pas anti-immigrationniste. Je pense qu'il faut aller chercher du travail là où il y en a. Pour autant, je pense qu'immigrer est une souffrance et qu'il vaut mieux dans l'absolu pouvoir se payer le luxe de rester "chez soi" parmi les siens car l'exil économique est dur à supporter. Pour ce qui est du cas algérien, je pense qu'il est effectivement important de démythifier l'histoire et de remettre en cause le récit officiel de l'histoire algérienne pour une réécriture par le peuple algérien lui-même. En revanche, dénationaliser l'histoire de France n'équivaut pas à dénationaliser l'histoire algérienne car l'histoire du nationalisme algérien est celle d'un nationalisme de résistance qu'on ne peut absolument pas confondre avec un nationalisme impérialiste comme celui de la France. Pour autant l'Etat nation au sens où il est un héritage du système colonial n'est pas satisfaisant comme alternative politique. Celui-ci fait fi des multiples réalités ethnico-religieuses qui composent le continent africain ou le monde arabe. C'est de fait une véritable catastrophe. Il faut réinventer des modèles de société adaptées aux réalités des anciennes colonies.

Que cela soit sur le plan du colonialisme ou de l'immigration, vos positions n'ont rien à voir avec celles de la gauche bobo (qui s'étend du Nouvel Observateur à Charlie-Hebdo ), vous l'avez prouvé maintes fois. Il est difficile de ne pas rire d'effroi en observant les tenants de cette gauche ultra-bourgeoise (d'Arnaud Montebourg à Manuel Valls ) prendre parti pour des patrons de restaurants esclavagistes et délibérément voyous, qui choisissent d'embaucher des clandestins plutôt que des Français ou des immigrés afin d'augmenter notablement leur marge de bénéfices. Ne pensez-vous pas que vous êtes, au fond, bien plus proche d'Alain Soral que d'Olivier Besancenot  ?

Mon problème n'est pas de savoir qui est prioritaire entre un Français, un immigré régulier ou un clandestin. Le clandestin est le produit direct du chaos qui secoue le monde et qui est le fruit des dégâts de l'impérialisme. Qu'on cesse de piller l'Afrique et il n'y aura plus de clandestins. On veut le beurre et l'argent du beurre. Pour ce qui est du rapprochement que vous faites entre moi et Soral, il est d'une part désobligeant et infondé. Je déteste son nationalisme franco-français, son style cocorico et sa démagogie envers les populations arabo-musulmanes qu'il brosse dans le sens du poil. Il nous nationalise et veut faire de nous de bons Français, du genre fière de défendre le drapeau. Je suis très circonspecte sur son anti-américanisme et son anti-sionisme. J'ai l'impression que c'est par aigreur qu'il fustige l'Amérique et Israël, deux forces impérialistes qui font de l'ombre à la France. Nous dans cette histoire, nous sommes utilisés par ce genre de courant comme tirailleurs sénégalais. Genre "nous avons les mêmes ennemis, unissons-nous!". Sauf que nous, on n'est pas anti-américains ou antisionistes parce que frustrés de ne pas être en pôle position dans le leadership mondial. Nous c'est parce que ce sont des systèmes racistes, coloniaux et impérialistes que nous subissons dans notre chair. Quant à Besancenot, je pense que le parti qu'il veut construire sera un parti fondamentalement blanc au sens où il reproduira le champ politique blanc (lire "Pour une politique de la racaille" de Sadri Khiari, Editions Textuelles) comme système. Les ouvriers ou prolétaires qu'il va défendre son blancs ou solidaires du monde blanc. La réflexion qui consiste à penser l'ouvrier blanc comme privilégié ou exploiteur des damnés de la terre n'est pas considérée comme un axe fondamental alors qu'elle l'est pour nous. Comme je vous l'ai dit, nous ne sous situons pas dans un clivage gauche /droite mais dans un clivage colonial/anticolonial qui à mon sens est beaucoup plus pertinent.

Plus généralement, je pense que la pertinence de votre combat s'affirmera notablement si la gauche d'une part, et la France d'autre part, quittent la place trop souvent centrale qu'elles occupent dans vos discours. La gauche est une structure mentale résolument obsolète et typiquement française, qui verra toujours d'un très mauvais œil la Foi religieuse - qu'elle parvint à éradiquer de France après deux siècles de combat acharné - se réintroduire sous d'autres formes dans ce pays, portée par une nouvelle frange de la population qui ne compte apparemment pas se faire extirper son amour envers Dieu de manière aussi rapide et aisée que les autochtones. La véritable Révolution (3) ne s'opérera-t-elle pas dans ce pays, au moment précis où les Arabes et les Noirs de France comprendront enfin que la gauche est leur véritable ennemie ? Ce qui ne signifie évidemment pas qu'ils devraient rejoindre les rangs de la droite. Enfin, chère Houria Bouteldja , vous dont la franche beauté n'est jamais aussi rayonnante que lorsque vous terrassez un plateau entier de télévision par des éclats de colère subite, vous qui n'hésitez pas à citer le livre Beneath the Underdog de Charles Mingus pour vous défendre de la validité du terme «  souchien  » (4) , quel rôle assignez-vous à l'Islâm dans votre pensée et votre corps ? De quelle ardente mystique votre chair lumineuse est-elle porteuse ?

Je pense que l'islam mais surtout son introduction dans l'espace politique français est salutaire en ce sens qu'il relativise le suprématisme intellectuel de l'athéisme. L'idée que la raison ne peut émaner que d'esprits athées ou agnostiques est complètement absurde. L'islam a aussi pour vertu de charrier d'autres points de vue, de remettre en cause une vision du monde occidentalo-centrée, l'humanisme abstrait...Mais ce qui est vrai de l'islam est vrai des cultures africaines, caribéennes... Il est important que toutes les composantes communautaires de la société prennent part à la redéfinition des structures mentales qui nous façonnent. Ce que nous voulons, plus que l'égalité de principe ou de fait c'est de participer à la norme et de la recomposer. Nous ne sommes pas seulement des consommateurs de France destinés à nous assimiler dans un tout pré-existant et figé mais nous la construisons et nous la façonnons.

 

(1)•  « Les Indigènes de la République » (fondée en 2005)

(2)•  Oumma.com – Texte du 23 février 2006, co-écrit avec Omar Benderra

(3)•  La Révolution en 2010 ? Les vrais enjeux de 2007 , Descartes et Cie, 2007 (de Houria Bouteldja , Philippe Lemoine, Pierre Bellanger et Gabriel Auxemery )

(4)•  « Le plus indécent dans cette histoire, c'est que parmi les véritables " sous-chiens " (parce que traités comme tels) vivant dans ce pays, figurent précisément les noirs, les arabes, les musulmans et autres métèques. On se souvient que le (très grand) contrebassiste américain Charles Mingus, qui était métis noir-chinois et identifié comme noir, très mobilisé sur la question du combat anti-raciste, avait intitulé son autobiographie " Beneath the Underdog " : " en-dessous du sous-chien " ! » ( Petite leçon de français d'une sous-sous-chienne aux souchiens malentendants , 5 juillet 2007)