version pdf

Nippone Mélancolie

Je reviens à l’instant du Temple des Mille Bouddhas, une épaisse
pagode à triple toit posée en pleine campagne bourguignonne, aux
environs de Montceau-les-Mines. La roue du Dharma encadrée des deux
biches compassionnelles se voit de très loin, ses dorures tranchant rudement
sur les vapeurs automnales dégagées avec lenteur par les arbres
environnants. Le Grand Temple est couvert de couleurs intensément
criardes et infantiles : on dirait une crèche pour enfants mentalement
retardés. Cet endroit concentre toutes les fausses images que se font les
français désoeuvrés des « spiritualités orientales », en quête perpétuelle
d’une alternative à leurs laborieuses séances de psychanalyse. Il
paraît que cet endroit est le plus grand temple bouddhiste d’Europe. Ses
fondateurs étaient évidemment une troupe de soixante-huitards mous du
cortex, ayant commencé par squatter un château délabré avant de
demander en 1970 la permission au Kalou Rinpoché de créer une communauté
de lamas crachoteurs sur les lieux mêmes de leur déshérence.
Le magasin du temple présente des kyrielles de fringues néo-népalaises,
ainsi que des piles de savon végétal au miel, des sachets de thé yogi, et
des bouquins comme Le pouvoir du bracelet en pierres fines et le secret
de leur force magnétique
. Dire que la chapelle du Sacré-Coeur de Paray-le-
Monial n’est qu’à quelques battements d’ailes de ce lieu maudit…

Aujourd’hui, j’en veux énormément à tous ces gens que j’entends
depuis ma prime jeunesse décrire l’Extrême-Orient à l’aune de leur
impuissance chronique. Le Japon souffre particulièrement de l’accumulation
de ces fantasmes vibrionnants : la folie des mangas (animés ou
non), les pénibles subtilités végétales des jardins zen, l’absence de toute
religion transcendantale, la passion frénétique des nouvelles technologies,…
toutes choses aptes à exciter les désenchantés professionnels
qui hantent les couloirs de ce qu’est devenue la culture occidentale, et qui
m’ont détourné de ce pays bien plus profond et charnel que je ne pouvais
le deviner. Fort heureusement, l’inintérêt ressenti envers cette civilisation
n’était pas suffisamment aigu pour que je refusasse de saisir l’opportunité
de me rendre à Otsu, Osaka et Kyôto le mois dernier.

Le bouleversement que je ressentis fut à la hauteur de ma
méconnaissance primordiale. Tout m’apparut comme à l’opposé de ce
que l’on m’avait raconté, en un contraste positif extrêmement saisissant.
Les japonais des agglomérations sont pétris d’un stress permanent ? Un
businessman de Kôbe (senior process engineer) rencontré par hasard
consacra plus d’une heure à m’aider à trouver le chemin de mon hôtel
situé au Dôtombori, à travers l’intense réseau arachnéen du métro
d’Osaka
. Emu par ma surprise de découvrir une ville aux luminescences
urbanistiques si violemment tridimensionnelles, il prit même son temps
pour me faire monter au sommet de la station Umeda, afin de m’offrir une
vision panoramique de la cité quadrangulaire sillonnée en tous sens par
des millions de feux mouvants (gigantesques panneaux publicitaires clignotants,
croisements biseautés de phares de voitures et de bicyclettes,
façades de buildings taillés comme des obliques de Boccioni). La Sonate
au Clair de Lune
était diffusée par les haut-parleurs de la galerie commerciale
: je n’ai jamais aussi bien compris Beethoven que face à cette
constellation électrique de scintillations satellitaires. En comparaison
d’Osaka, Los Angeles fait un peu penser à Aubagne.

Les nippons sont corsetés dans leurs traditions communautaristes,
et ne disposent que de très peu de liberté personnelle ? Je n’ai
jamais vu d’individus aussi aptes à se décider à tout donner en des laps
de temps aussi courts. « Tout, tout de suite » pourrait être la devise du
Japon s’ils se décidaient un jour à en adopter une. Juste après l’échange
d’une poignée de phrases à connotation amicale, le tenancier de Nager
dans la mer
, un bar chic et ébréché (une spécialité d’Osaka, avec l’okonomiyaki
et le takoyaki) de Nipponbashi, m’offrit coup sur coup trois verres
d’alcool (whisky, gin et vodka) distillé au pays des huit îles pour sceller
notre entente cordiale. Un autre exemple m’est plus cher : le lendemain
de ma rencontre avec la douce Sakiko, elle décidait en une seconde
et demie (juste avant que la porte du train ne se refermât) de briser en
mille morceaux son emploi du temps d’infirmière pénitentiaire prévu
depuis des mois, afin de m’accompagner dans ma visite de Kyôto, sa ville
natale. L’indéniable spontanéité des japonais, non pas en matière de sentiment
(ô abjection !), mais dans le domaine concret de l’acte physique,
est un contre-cliché que j’ai eu la joie de traverser.

Autre chose ? Oui : ce peuple serait ultra-nationaliste, maladivement
raciste et biologiquement névrosé. Ce lieu commun est le pire de
tous, le plus occidentalo-centriste, révélateur d’une incompréhension
radicale de ce qui fait la substance de l’esprit japonais. Cette mauvaise
réputation découle simplement du fait que le peuple nippon est probablement
le moins commerçant de la planète. Lorsqu’on a pour empereur un
descendant direct de la déesse solaire Amaterasu, c’est un peu comme
si on vivait encore en plein Age d’Or : les bourgeois n’ont pas encore eu
l’occasion de prendre le pouvoir. Sous les Tokugawa, faire du commerce
était même passible de la peine de mort ! Le Krita-Yuga prit clairement
fin en 1946, date à laquelle Hirohito - pardon, Shôwa Tennô -admit sous
la pression du général MacArthur qu’il n’était pas d’essence divine / ce qui
fit entrer Mishima dans une colère masquée... Les américains n’en étaient
pas à leur première humiliation : rappelons les bateaux noirs du commodore
Matthew Perry, qui forcèrent le pays au XIXè siècle à « s’ouvrir au
commerce international » ; c’est-à-dire, bien sûr, à courber la nuque et
se plier au modèle conquérant du libéralisme anglo-saxon. Aujourd’hui, la
société japonaise est sans doute la seule à pratiquer un capitalisme non-
rentable (et néanmoins parfaitement efficace) : en gros, tout le monde
perçoit un salaire à vie, contre un travail qui peut s’avérer être très parcellaire
(ce qui ne veut évidemment pas dire que personne ne bosse). A
titre d’exemple, tel établissement du quartier réputé de Gion à Kyôto
passe pour être le meilleur restaurant du Kansai (on y déguste, paraît-il,
de généreux nabe) ; vous ne trouverez aucune carte à l’extérieur, pour la
simple raison qu’il est nécessaire d’être parrainé pour y entrer. La cuisine
est ici un rite qui tient autant de la poésie que du principe de vénération
cosmique. Le Japon est le pays par excellence où, contrairement à
l’adage cynique qui circonscrit notre mode de vie, tout ne s’achète pas
(même quand on y met le prix).

Quant à l’amour bébête des plantes géométriquement disposées
en un long chemin zen libérateur de l’âme, il m’a complètement échappé.
En revanche, ce que j’ai vu dans chaque terrain autour des maisons de
Kyôto, ce sont de très savantes et très belles sculptures de pierres à la
Brancusi, mais souvent délicatement moussues. Parfois, de petites
rocailles mignonnes sont revêtues de chemises ou de T-shirts à franges,
comme de sages enfants minéraux en permission de jeu sur la pelouse.
Les ruelles d’Otsu, au bord du grand lac vétuste Biwako, sont ponctuées
de mini-sanctuaires boisés posés en plein trottoir, toujours encadrés
d’éléments pierreux délicieusement bruts.

Je ne vais pas tourner longtemps autour de la théière : c’est bien
la présence permanente d’un subtil mélange de shintô et de bouddhisme
Mahâyâna qui m’a renversé dans les hauteurs célestes de l’Extrême-
Orientalisme. Et cela m’a pris par surprise, exactement comme
Kierkegaard le disait du christianisme. Après avoir contemplé les beautés
convenues (mais définitives) du Kinkaku-ji, le fameux Pavillon d’Or doctement
posé sur un lac empli de carpes monstrueusement étranges, je
demandai à Sakiko de me montrer le temple de la secte bouddhiste à
laquelle elle appartient. Nous traversâmes alors Kyôto en bus d’ouest en
est, afin de rejoindre Chion-in.

Kyôto est une ville mélancolique, ouatée
et aristocratiquement triste.

Il faut la comprendre : après avoir été la capitale du Japon durant plus de mille ans,elle fut la seule ville à ne pas avoir
été rasée par les américains lors de la Seconde Guerre Mondiale. Ce fut
le franco-russe Serge Elisseeff qui conseilla à la Maison-Blanche de ne
pas la condamner, sous peine de ne plus jamais pouvoir connaître de
réconciliation possible avec le Japon par la suite. Les nippons sont vraiment
très gentils, mais tout de même, deux mille temples et sanctuaires,
trois palais impériaux et un château atomisés, ça aurait fait désordre…
Du coup, les kyotoïtes se sentent comme des privilégiés de la bombe A,
ce qui les rend quelque peu malaisés et fantomatiques.

A propos, j’apprends
au moment où j’écris ces lignes la mort du pilote d’Enola Gay.

Pauvre Petit Garçon de 92 ans, comme il a du souffrir de si bien dormir
pendant toutes ces années (ainsi qu’il l’annonçait fièrement à qui voulait
bien l’entendre) !...

Nous grimpons les rudes escaliers menant à une gigantesque
porte de bois, l’entrée principale de Chion-in. Un peu plus loin, le
temple déploie ses fastes rigoristes derrière un tas de cendres dont les
émanations servent à purifier l’esprit des visiteurs. Ce site a été fondé par
le moine Hônen, ardent promoteur de la doctrine de la Terre Pure au XIIè
siècle. Je ne pouvais pas mieux tomber : c’est la forme la plus eschatologique
du Grand Véhicule, centrée sur l’attente dévotieuse et ritualiste
du dernier Bouddha, Maitreya l’invincible ! Encore une histoire de cycle
historique qui se termine, de spirale du temps qualifié qui arrive en fin de
course… Nous nous déchaussons pour entrer dans la grande salle bâtie
en triptyque contemplatif. Une très forte émotion me fait presque venir
aux larmes, due à l’indéniable beauté des décorations rouge vif, à l’afflux
d’encens envoûtant, au rythme sourd et guttural de la célébration menée
par les bhikkhus immobiles. Je contemple le profil droit de Sakiko, plastiquement
absorbée par son univers intérieur : c’est beau, une femme qui
prie. C’est quand même autre chose que les mémères gauchistes de
Himalaya-en-Bourgogne…

Nous passons ensuite sous les fourches caudines d’un magnifique
torii vermillon, et traversons le vaste sanctuaire shintô Yasaka-Jinja
où tout un tas de gens font la queue pour pouvoir tirer sur une cloche et
prier pour le salut de leurs ancêtres. Ici, c’est avec une louchée d’eau que
l’on se purge le crâne. Un peu plus loin, je tombe sur un petit temple
coincé au fond d’une impasse, centré sur un Bouddha à croix gammée,
et annoncé par la statue de Jizô, le patron des voyageurs, des enfants et
des foetus… portant un petit bavoir rouge autour du cou, pour rappeler
aux passants qu’un enfant mort (en fausse couche ou avorté) peut toujours
revenir en douce, comme l’enfant-mirage dans le conte de Hendrik
Cramer… Ne me dites plus jamais que les japonais ont perdu leur âme
dans les écrans plasma et les oscilloscopes numériques, parlez pour
vous mais laissez les autres en paix, bordel de merde, de grâce…

Je passai ma dernière nuit à marcher dans les rues interlopes du quartier
défraîchi de Shin-Sekai, un district jadis branché élaboré au pied de la
vieille Tsûten-kaku, « la Tour Eiffel du Japon ». Tout le monde me disait
d’éviter absolument de fréquenter ces rues un tantinet pourries, craignant
pour mon intégrité physique. Je souris intérieurement lorsque je croisai
les délinquants d’Osaka, bosozoku rieurs et mutins : c’est pas les lascars
de la Belle-de-Mai… Je me suis rarement autant senti en sécurité qu’au
coeur de ces ruelles mal éclairées, positivement louches et bellement
équivoques. A peine me suis-je fait poursuivre par un travelo sexagénaire
sur quelques mètres, me suppliant d’entrer en sa demeure pour me faire
éprouver sa virtuosité buccale.

Et puis, au détour d’un trottoir un peu plus
propre que les autres, je tombai soudain sur un alignement effarant de
môles brun sombre : c’était une armée de mendiants dormant en file
indienne, chacun d’eux s’étant entouré d’une tente parallélépipédique
faite de cartons d’emballage. Cela ressemblait à un long chapelet de cercueils
vermoulus. Je regardai autour de moi : il y en avait partout. Une
troupe avait même pris position devant la porte d’entrée du zoo : un malheureux
dormait les bras ouverts, comme crucifié au sol par le froid saisissant.
J’avais entendu dire que Jésus-Christ, après avoir échappé in
extremis à la crucifixion, s’était enfui jusqu’au nord du Honshû, où il
décéda à l’âge de cent six ans aux côtés de son épouse Miyu. Sa sépulture
est, paraît-il, visible au cimetière du petit village de Shingo
. Je savais
désormais que je n’avais plus aucun besoin de m’y rendre : le tombeau
de Jésus, il était là, devant mes yeux éplorés. Connaître un pays, c’est
aimer ses pauvres. Je sentis profondément qu’il n’y avait plus rien à dire.
Une étrange mélancolie se fit jour en moi, semblable à ce que je ressentis
le premier soir face aux splendides geishas pinçant très-délicatement
les cordes de leurs kotos en une série de poignantes cascades sonores
: une mélancolie aquatique, enfantine, vivement lacrymale, qui ne quitte
plus la moelle de mes os.

Syoka (Laurent James), impur n°1, janvier 2008